logo
LES MEMBRES
greenpeace
wwf
lpo
oxfam} alofa tulavu
4d
gret
helio
hespul
cler
amis de la terre
agir pour l'environnement
fnaut
fub
solar generation
reseau sortir du nucleaire
cniid
wecf
associations locales

MAILING LISTE

La liste climat du RAC-F vous permet de recevoir et d’envoyer des informations sur les changements climatiques.
S'abonner Se désabonner
attention ça chauffe
can
illustration
Que faire des millions de réfugiés climatiques ?
date 19 juin 2006
texte+ texte- google twitter facebook

Que faire des millions de réfugiés climatiques ?

Avec la montée des eaux, des millions de personnes pourraient avoir à fuir leur pays. Qui pourra les accueillir ? Le débat fait rage jusque dans les associations écologistes. Un Américain émet en moyenne cinq fois plus de dioxyde de carbone qu’un Mexicain et vingt fois plus qu’un Indien.
Conclusion : la dernière chose dont notre environnement déjà bien malmené ait besoin est une augmentation de la population américaine. Tel est l’argument d’une faction limitée mais bruyante du Sierra Club, la plus importante association américaine de défense de l’environnement. Début mai, elle a appelé les membres du club (750 000 personnes) à défendre le principe d’une réduction de l’immigration aux Etats-Unis, qui atteint environ 700 000 personnes par an. La proposition a été rejetée, mais ses partisans restent fermement déterminés. “La démographie américaine, par son poids et son taux de croissance, met l’environnement mondial à très rude épreuve”, insiste Dick Schneider, un Californien membre du Sierra Club.

- Une attitude qui élude le véritable problème

Des voix similaires se font entendre ailleurs. Selon l’écologiste Tim Flannery, directeur du South Australian Museum, à Adélaïde, l’Australie ne peut subvenir durablement aux besoins que de 7 millions ou 8 millions d’habitants - moins de la moitié des 19 millions que compte le pays. Cela posera, à l’en croire, un véritable “dilemme moral” quand il s’agira d’accueillir des immigrants contraints de changer de pays en raison des changements climatiques, par exemple les habitants des îles du Pacifique que submergerait la montée du niveau des océans.
“Si nous accueillons ces réfugiés, ils multiplieront immédiatement par cent leur production de gaz à effet de serre en se mettant au niveau des Australiens. Ce qui aggravera encore la situation”, assure Tim Flannery. Selon lui, la solution consiste pour les pays riches à réduire de manière draconienne leurs émissions polluantes.
D’autres avancent au contraire que la frénésie de consommation des pays développés doit les rendre plus ouverts à l’accueil des immigrés. Dans le siècle à venir, des millions d’habitants des zones littorales et des petites îles sont susceptibles de devenir des “réfugiés environnementaux” en raison de la montée des océans ou de conditions climatiques extrêmes. Dans une lettre récemment adressée à la revue Nature, Sujatha Byravan, du Council for Responsible Genetics [Conseil pour une génétique responsable] de Cambridge, aux Etats-Unis, et Chella Rajan, du Tellus Institute, un groupe de réflexion de Boston, plaident en faveur d’une nouvelle version du principe du “pollueur payeur” : les pays responsables devraient accueillir les exilés en proportion de leur niveau de pollution. “Il y a actuellement un vaste débat sur la justice climatique, principalement autour des émissions polluantes, arguë Chella Rajan. Nous estimons qu’il est grand temps de faire le lien entre ces émissions et leurs répercussions, et de penser en termes de justice.” Si cette proposition entrait en vigueur, les Etats-Unis, dont la consommation énergétique a été à l’origine de près de 30 % des émissions mondiales de carbone au cours du siècle dernier, devraient aussi accueillir 30 % des exilés.

- Des millions de Boat people fuiront les zones immergées

Toutes ces propositions ont leurs lacunes. Ainsi, l’une des principales critiques adressées aux partisans de la réduction de l’immigration pour raisons écologiques est qu’une telle initiative n’incite aucunement les pays développés à assumer leurs responsabilités pour les préjudices causés. “Il est antiécologique de faire peser la responsabilité sur l’immigration, car cela détourne l’attention du véritable problème”, soutient Betsy Hartmann, directrice du programme Population et développement à l’université du Hampshir, à Amherst (Massachusetts). “Il faut insister sur la nécessité de réduire notre consommation plutôt que d’accuser des flux de personnes. Les Américains ne sont pas des imbéciles voraces, mais ils sont pris dans un système de surconsommation et de technologies polluantes.” Tim Flannery ne dit pas autre chose. “La seule solution sensée est d’éviter un changement climatique catastrophique”, affirme-t-il. Car nul doute que, si nous poursuivons sur notre lancée, les conséquences seront terribles. Et les pays les plus durement touchés ne seront pas les plus fautifs.
Robert Nicholls, de l’université de Southampton, au Royaume-Uni, a réalisé une estimation des populations touchées par des inondations dues à la montée des océans : les chiffres varient entre 100 000 et quelque 100 millions de personnes par an entre 2020 et 2100, en fonction des projections faites en termes de croissance démographique, de développement économique et de sensibilité climatique. Les côtes densément peuplées d’Asie et d’Afrique seront les plus gravement touchées, concentrant à elles seules 80 % des populations inondées. Les petits Etats insulaires des Caraïbes, du Pacifique et de l’océan Indien, dont Tuvalu, qui sont en moyenne à moins de 1 mètre au-dessus du niveau de la mer, sont encore plus menacés. Malgré les incertitudes qui demeurent quant au nombre exact de personnes touchées, Sujatha Byravan et Chella Rajan appellent à ce qu’un droit d’immigration soit accordé aux populations menacées bien avant que ne surgissent les véritables crises écologiques. “Il ne faut pas en arriver à une situation dans laquelle des millions de boat people partiraient en quête d’un endroit où débarquer”, insiste Sujatha Byravan.
Andrew Simms, de la New Economics Foundation, à Londres, est très favorable aux propositions de Sujatha Byravan et de Chella Rajan. “L’idée d’accueillir les réfugiés proportionnellement à la pollution émise par chaque pays est à la fois simple et belle”, estime-t-il.
Mais il dit aussi que cela pourrait être plus compliqué dans la mesure où les personnes déplacées pourraient refuser de partir vers des pays développés. De fait, les personnes déplacées par la guerre ou des luttes politiques émigrent généralement vers le pays le plus proche, où elles peuvent parfois retrouver des compatriotes. Bien que la peur d’un afflux massif de réfugiés et de demandeurs d’asile pèse lourd sur les politiques de nombreux pays riches, seul un infime pourcentage des personnes déplacées vient réellement frapper à leur porte. Ainsi, ce sont l’Iran et le Pakistan qui ont, de loin, accueilli le plus grand nombre de réfugiés déplacés par les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Et, entre 1992 et 2001, sur les 12 millions de demandeurs d’asile originaires du monde en développement, 72 % ont cherché refuge dans d’autres pays en développement.

- Que faire pour ceux qui refusent de partir ?

“Si la moitié de la population du Bangladesh doit se déplacer, c’est en Inde qu’elle ira, pas en Virginie-Occidentale”, confirme Neil Adger, qui étudie l’économie de l’adaptation au changement climatique au Centre Tyndall de recherche sur le changement climatique de Norwich, en Grande-Bretagne. Les personnes menacées par les inondations au Bangladesh sont d’ailleurs déjà en train d’émigrer en Inde, comme le feront bientôt les populations des Etats insulaires de l’océan Indien.
La Nouvelle-Zélande et l’Australie sont les destinations les plus probables des habitants des îles du Pacifique. Le Tuvalu a d’ores et déjà négocié pour ses 9 000 habitants des droits d’immigration vers la Nouvelle-Zélande si le pays devait devenir inhabitable [voir CI n° 808, du 27 avril 2006]. Toutefois, nombre de Tuvaluans âgés refusent de partir, et Toaripi Lauti, le Premier ministre du Tuvalu, s’est même engagé à sombrer avec son pays.
La disparition totale d’Etats souverains ne manquera pas d’aiguiser les arguments juridiques sur les responsabilités et le droit ou non des victimes à une compensation. Celle-ci pourrait prendre la forme d’une indemnisation financière, de technologies de protection contre les changements climatiques ou encore de droits d’immigration. Mais, pour les populations situées du mauvais côté de l’évolution climatique, il est hors de question de se résigner aux destructions. “La protection de l’île Maurice et de notre biodiversité devrait être une préoccupation mondiale”, affirme le diplomate mauricien Jagdish Koonjul, qui est à la tête de l’Alliance des petits Etats insulaires. “Que ferons-nous d’une indemnisation quand nous aurons tout perdu ?”

Anna Gosline
New Scientist via Courrier International 814 - 8 Juin 2006